
Cormac McCARTHY
La route
Editions l’Olivier. Traduit de l’américain.
L’apocalypse a eu lieu laissant kilomètre sur kilomètre de terres dévastées. Un père et son fils errent sur une route, ils marchent sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue. En quête de nourriture dans ce pays pillé, mis à sac, ravagé, ils poussent un caddie branlant, rempli d’objets hétéroclites et de vieilles couvertures. Sur leurs gardes car le danger peut surgir à tout moment, ils affrontent la pluie, la neige, le froid, l’obscurité. Et ce qui reste d’une humanité retournée à la barbarie.
… « Le petit était allongé, la tête sur les genoux de l’homme. Au bout d’un moment il dit:
On ne mangerait jamais personne, dis-moi que c’est vrai papa?
Non. Evidemment que non.
Même si on mourait de faim?
On meurt déjà de fin maintenant.
On ne mangerait personne?
Non. Personne.
Quoi qu’il arrive.
Jamais. Quoi qu’il arrive.
Parce qu’on est des gentils.
Oui.
Et qu’on porte le feu.
Et qu’on porte le feu. Oui.
D’accord »…
Emine Sevgi OZDAMAR
La vie est un caravansérail
Editions Le serpent à plumes, collection motifs. Traduit de l’allemand.
Récit d’une vie en Turquie, où une enfant grandit dans les jupes de sa grand-mère, de sa mère, des femmes du bazar, des bruits et des odeurs d’un orient vibrant entre Atatürk et Coran.
… « Nous entrâmes dans l’établissement de bains, dans une planète de sexes féminins, un ventre maternel, ensoleillé. Nous ôtâmes nos voiles : des kilomètres de cheveux, des kilos de seins, de ventres, de mille-pattes couraient sur le marbre couvert d’eau. Ces esprits aquatiques se lavaient des heures durant, se frottaient mutuellement avec des serviettes de soie, la vieille peau se détachait de nos corps comme du tabac séché et s’en allait avec l’eau par des trous d’écoulement. Une femme très belle entra. Toute la chair nue des autres femmes s’immobilisa, seules leurs bouches s’ouvrirent, le chœur des femmes chuchota : voilà la prostituée! »…
Jorn RIEL
De joyeuses funérailles. La vierge froide
Gaïa Editions. Traduit du danois.
Seuls au cœur de la nuit polaire, les trappeurs groenlandais ont pour se divertir, leurs récits burlesques, pour occuper leurs cœurs, les femmes de leur invention et pour se “fortifier”, leurs bouteilles d’eau-de-vie.
… « Emma, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge »…
Albert COSSERY
La maison de la mort certaine
Editions Joëlle Losfeld.
La maison de Si Khalil abrite entre ses murs délabrés la misère abjecte de pauvres locataires, bannis d’une vie digne, oubliés de Dieu. Seul le miracle d’une solidarité entre ces habitants infortunés pourrait mettre fin à la tyrannie d’un propriétaire de la pire espèce et sauver leurs existences chétives.
…« Sa miteuse fortune, Si Khalil la devait à des spéculations franchement criminelles. Muni d’un petit capital, il s’était lancé dans l’achat de maisons croulantes, acquises pour un morceau de pain. Pour repérer ces effroyables taudis, il avait acquis un flair de chien policier. Il possédait une dizaine de ces avalanches en suspens éparpillées dans différentes venelles des quartiers indigènes » …
Merce RODOREDA
La place du diamant
Editions Gallimard. Traduit du catalan.
Le jour du bal Place du diamant, Natalia est emportée par la valse d’un destin dans lequel, innocente, elle se prend les pieds : Quimet le mari possessif, l’élevage des pigeons dans l’espoir d’améliorer le quotidien, les maternités douloureuses, les tâches rebutantes de femme de ménage, les souffrances de la guerre civile espagnole, la famine, le deuil…
…« Quimet m’a dit qu’on pourrait bientôt se marier, qu’il me ferait des meubles si beaux que rien que de les voir, ça me renverserait, c’était pas pour rien qu’il était ébéniste, c’était comme si il était Saint-Joseph et moi la Sainte-Vierge. Il m’a dit qu’il aimait les enfants et qu’il ne les aimait pas. Que ça dépendait de la lune. C’est alors qu’il m’a embrassée. Quimet avait un goût de café au lait »…
Sergio ATZENI
Le fils de Bakounine
Editions la fosse aux ours. Traduit de l’italien.
La vie de Tullio Saba, un mineur et militant politique dans la Sardaigne du fascisme et des années d’après-guerre, évoquée par ceux qui l’ont connu ou ont cru le connaître, qui l’ont aimé ou détesté. Le voile de la mémoire lentement altère, modifie, transforme en fable le récit des protagonistes.
… « Tullio, je le reconnaissais toujours, même de loin. Il marchait toujours très droit, il portait un vieux caban noir, toujours le même. Sur lui, on aurait dit le manteau d’un prince. Devant ma fenêtre il n’y avait pas de réverbère, les lumières finissaient plus bas. Mais il suffisait d’un croissant de lune et quand Tullio passait sous la fenêtre je le regardais fixement, il me semblait voir un chérubin comme ceux qui sont peints à l’église. Il avait les lèvres charnues, des boucles de cheveux qui lui tombaient sur les épaules et des yeux si noirs que, lorsqu’il me regardait en passant… je me le mangeais des yeux »…
Georg HEYM
La dissection
Jonathan Editions Fourbis. Traduit de l’allemand.
La violence et la mort sont omniprésentes, comme des éléments du commun, comme un spectacle quotidien, dans ces sombres récits expressionnistes en forme de cauchemars, marquées par l’angoisse existentielle.
… « Ils entamèrent leur affreuse besogne. Ils ressemblaient à d’effroyables tortionnaires, le sang ruisselait de leurs mains qu’ils plongeaient toujours plus profondément dans le cadavre froid, et ils en extrayaient le contenu comme des cuisiniers vident une oie.
Autour de leurs bras s’enroulaient les intestins, serpents verts jaunâtres, et les excréments, liquide putride et tiède, coulaient sur leurs blouses. ils crevèrent la vessie, l’urine froide y luisait comme un vin jaune. Ils la versèrent dans de grandes coupes; elle puait à la manière piquante et âcre de l’ammoniaque. Mais le mort dormait »…
Feng JICAI
Que cent fleurs s’épanouissent
Editions Gallimard jeunesse. Traduit du chinois.
Hua Xiayu, peintre promis à un avenir brillant, ne comprend pas de quelle faute il est accusé pour se retrouver exilé loin de ses rêves et de ses ambitions, dans une fabrique de céramique au fin fond de la Chine Maoïste. Là, commencent les épreuves : pauvreté, brimades, amour brisé, amitiés trahies, camp de rééducation. Outre la foi en sa créativité, son compagnon d’infortune, “Le Noir”, chien habité par des sentiments plus humains que les humains, le console par sa fidélité sans faille.
… « Les gardes rouges ont mis à sac ma petite pièce et ont brûlé toutes mes affaires dans la cour. Ils ont sorti les porcelaines que j’avais faites ces dernières années, où j’avais mis le meilleur de moi-même. Ils les ont alignées sur plusieurs rangs. Ils m’ont donné un marteau et ordonné de les casser toutes, l’une après l’autre. « Casse ! Casse ! » J’étais forcé d’obéir. Mon rythme suivait la cadence des cris « Casse ! Casse ! ». C’est alors qu’on a entendu un aboiement. C’était Le Noir. Il se tenait à quelques mètres de nous, aboyant furieusement. Il venait à mon secours ! »…
Alaa EL ASWANY
L’immeuble Yacoubian
Editions Actes sud. Traduit de l’arabe.
Ils se débattent tous, riches et pauvres, bons et méchants dans le même piège. Sans jugement, Naguib Mahfouz nous montre les espoirs puis la révolte de Taha, qui rêvait de devenir policier et ne trouva d’issue que dans un Islam de combat; l’amertume et le mal de vivre de l’homosexuel Hatem; la nostalgie du passé révolu du vieil aristocrate Zaki; l’affairisme louche mêlé de bigoterie et de lubricité d’Azzam; la dérive de la belle et pauvre Bous-saïna.
Atiq RAHIMI
Syngué Sabour. Pierre de patience
Editions P.O.L.
Un homme allongé, comme décérébré après avoir reçu une balle dans la nuque écoute, absorbe les confidences de sa femme. Elle lui en veut de l’avoir sacrifiée à la guerre, de n’avoir jamais résisté à l’appel des armes, d’avoir été un héros, de n’être plus qu’un légume à la suite d’une rixe banale. Pourtant elle le soigne et elle lui parle. Elle lui parle même de plus en plus librement. Tandis que dans les rues, les factions s’affrontent, elle se confesse sans retenue. Elle lui livre sa détresse comme à une pierre de patience. Il devient sa Syngué sabour. L’entend-il ? La comprend-il ? Elle se libère avec audace de l’oppression conjugale, sociale, religieuse. Elle révèle d’impensables secrets dans le contexte d’un pays musulman jusqu’à faire exploser sa Syngué sabour.
… « Tu ne sais rien de tout ce que j’ai pu faire pour que tu me gardes.
Aujourd’hui quand j’y pense si tu avais su, tu m’aurais tuée sur le coup !
Comme c’est étrange ! Je ne me suis jamais sentie aussi proche de toi qu’en ce moment. Ça fait dix ans que nous nous sommes mariés et c’est seulement depuis trois semaines qu’enfin je partage quelque chose avec toi. Je peux te toucher tu ne m’as jamais laissée te toucher, jamais! Je ne t’ai jamais embrassé. Maintenant je peux tout faire avec toi! je peux te parler de tout, sans être interrompue, sans être blâmée »…
Julia VOZNESENSKAYA
Le décaméron des femmes
Editions Actes sud. Traduit du russe.
Elles sont dix accouchées qu’une épidémie retient dans une maternité de Leningrad. Pour se divertir, elles se parlent sans façon des choses de l’amour, revivent une première rencontre, racontent un viol, évoquent l’infidélité, la jalousie des amants, témoignent du bonheur sur fond d’un régime qui pèse lourdement sur la condition féminine.
… « Valentina : Pavel et moi nous avons vite décidé de fonder une famille soviétique. Nous nous sommes mariés, notre fils vient de naître, la fille est programmée pour dans trois ans. Nous formons une famille heureuse parce que nous nous sommes choisis la tête froide sans illusions.
Albina : Vous voulez savoir d’où viennent nos illusions ? De ce que nous sommes mal baisées, passez-moi l’expression ! »…
Jeffrey EUGENIDES
Middlesex
Editions points. Traduit de l’anglais.
Suite à la mutation génétique de son 5ème chromosome, Calliope a deux naissances. D’abord comme petite fille, puis comme adolescent au service des urgences d’un hôpital. Hermaphrodite, troublé jusqu’au désespoir, il est la risée de ses camarades, le cobaye des médecins, l’objet des palpations des spécialistes, le désarroi de ses parents, le “monstre” défini par le dictionnaire. Envers et contre tous, il refuse les hormones, l’opération chirurgicale, d’être “fille” en apparence. Il ne veut pas prendre une autre forme que celle d’un garçon et préfère quitter ses parents pour aller là où personne ne le connaît.
… « Mes camarades se transformaient en femmes, arborant des seins tout neufs qu’elles faisaient pointer comme des trophées, seule moi ne bougeais pas. J’avais commencé à croire que le régime méditerranéen retardait ma maturité. Il n’était pas fou de penser que l’huile d’olive dont ma mère aspergeait tout avait peut-être le mystérieux pouvoir d’arrêter l’horloge du corps. Je ne mangeais pas comme une miss américaine normale »…
Svetlana ALEXIEVITCH
La supplication
Editions J’ai lu. Traduit du russe.
Des survivants de Tchernobyl -mères, épouses, paysans, intellectuels, liquidateurs, médecins, évacués- racontent de façon bouleversante le drame humain et écologique provoqué par l’explosion de la centrale nucléaire. Ils trouvent difficilement les mots pour dire ce qu¹ils ont vu et vécu, l’événement n’étant adapté ni à leurs yeux, ni à leurs oreilles ni-même à leur vocabulaire. Une chronique du monde après l’apocalypse.
… « Le pronostic du mal aigu des rayons est de quatorze jours. L’homme meurt en quatorze jours. Il changeait : chaque jour, je découvrais un être différent une expression inconnue apparaissait dans ses yeux comme si ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’autre qui regardait avec ses yeux. Les brûlures remontaient à la surface dans la bouche, sur la langue, les joues.
La couleur du visage… la couleur du corps… bleu, rouge, gris brun et tout cela m’appartient, et tout cela est tellement aimé ! On ne peut pas le raconter ! Je l’aimais ! Je ne savais pas encore à quel point je l’aimais »…
Henry BAUCHAU
L’enfant bleu
Editions Actes sud.
Orion est un adolescent perturbé, mentalement décalé, il se croit la proie des rayons néfastes d’un démon, il se dit “brigandoragé dans sa tête”, “chambardifié”, il dit “on” au lieu de “je”. Soutenu par sa thérapeute Véronique, patiente, passionnée, apaisante, il apprend à se libérer de ses terreurs, à “casser sa gueule” en dessins et en sculptures plutôt que dans le vrai. Ses activités créatrices et sa confiance en Véronique calment ses tourments, l’aident à apprivoiser ses peurs, lui donnent la force de dire “je” et de se confronter au monde.
…« A l’atelier de gravure on connaît Myla, la douce, la gentille. On apprend beaucoup d’elle et elle de moi. Je vais doux, je ne fais pas les premiers pas qu’on aurait voulu faire, elle non plus. On est des compagnons d’atelier, les deux, dans le timide. On devient un petit peu amis du travail, puis plus et avec les expositions tout à fait. J’ai pour la première fois une vraie copine d’amitié. On n’a plus peur devant elle de parfois rouler les yeux et parler trop et elle n’a pas peur non plus de ne pas parler souvent et de ne pas pouvoir manger. On sait qu’on est des handicapés, qui ne peuvent pas faire plus qu’amis »…
Henry BAUCHAU
Œdipe sur la route
Editions Babel.
Œdipe maudit, déchu, aveugle, accablé par le poids de sa faute quitte Thèbes et s’engage dans une longue errance suivi sur son chemin d’Antigone et de Clios. Voyage intérieur d’un homme qui affronte les ténèbres jusqu’à atteindre la connaissance de soi.
… « Oedipe a franchi le surplomb, les pieds fixés sur de larges prises. Il s’appuie du dos à la corde tendue et creuse la falaise avec une force et une rapidité incroyables. Ses coups brisent et fond voler la pierre par pans entiers et qui ne s’arrêtent pas. On croit entendre la mer elle-même qui n’a pas à ménager ses forces, ou l’orage qui se rue follement vers eux. On entend les grondements encore lointains du tonnerre et les premières gouttes commencent à tomber. L’ouragan se déchaîne, les vagues en bas se creusent, Des rafales de pluie s’abattent sur eux en trombe. Un grand rire triomphant s’élève. Oedipe se hisse sur une pointe de rocher où il se tient à cheval. il travaille des deux mains avec des outils énormes. La pluie et les éclairs aveuglent Antigone mais elle entend le bruit forcené du burin, de la masse, de la pierre fracassée. On dirait qu’un géant creuse et frappe la falaise. Sa tête aux yeux voilés et ses formidables épaules sont entouré d’étincelles. Oedipe frappe la base du surplomb à coups redoublés, il en arrache de force la vague, il la courbe sous lui et la renvoie, furieuse, écumante, déferler dans la mer »…
Ron BUTLIN
Le son de ma voix
Editions Quidam Editeur. Traduit de l’anglais.
Morris Magellan, cadre dirigeant d’une biscuiterie, marié, père de deux enfants incarne la réussite. Il a tout et rien n’est d’aplomb pour autant. Morris est alcoolique chronique et sa vie se désintègre inexorablement. Dès le début on le sait fichu.
… « La peur. Ecoutant à la porte du salon. Terrifié d’entrer dans la pièce où se trouvait ton père et pourtant incapable de t’éloigner. Tu voulais l’approcher là où il était dans son fauteuil, juste pour dire Bonjour et peut-être toucher le dos de sa main qui reposait sur l’accoudoir. Y penser maintenant plus de trente ans plus tard te faisait retenir ta respiration de peur. S’il t’avait jeté un coup d’œil, t’avait souri et avait répondu à ta salutation, si cet événement banal avait eu lieu, ne serait-ce qu’une fois, cela aurait été le miracle capable de changer ta vie. Au lieu de quoi, tu as passé toute ton enfance dans le couloir, pour ainsi dire, sachant très bien que si tu osais entrer dans la pièce et lui parler, il t’ignorerait. Toute affection que tu montrais, il s’en distanciait. L’amour que tu exprimais, il le broyait complètement »…
Giosué CALACIURA
Malacarne
Editions les allusif. Traduit de l’italien.
Monologue d’un petit truand de la mafia, entraîné dans la danse macabre des luttes fratricides.
… « Nous n’étions plus rien, monsieur le juge, mais nous étions habiles et “spuntuliddi”, de vrais petits durs, poussés comme des bois tordus, égratignant notre âme chaque jour aux aspérités de la survie, n’ayant rien d’autre à perdre que le malheur d’être nés.
Le moindre subterfuge était bon pour nous maintenir en vie et faire un peu de pognon, monsieur le juge. Nous étions les patrons des loteries de marchés, des tirages de loto clandestins, mais il nous manquait toujours un sou pour apaiser cette faim que nous n’avons jamais réussi à rassasier et qui nous dévorait en partant de l’estomac et remontait jusqu’aux yeux pour nous troubler la vue avec des mirages de gueuletons de mariages »…
Alice FERNEY
La conversation amoureuse
Editions Babel.
La rencontre d’un couple de futurs amants. Lui, quitté par sa femme, Elle enceinte pour la seconde fois, ils se sont rencontrés à l’école de leurs jeunes enfants. Jeux de la séduction, hésitations, émois des cœurs, élans des corps, tango des désirs. Félicité des commencements, divergences masculin, féminin.
… « Le rythme de leur marche était accordé et complice, balancé et dansant. Ils formaient un ensemble harmonieux. Ils se considéraient en silence, ils en éprouvaient un plaisir qui les faisait sourire. Et cependant chacun ne renfermait pour l’autre que les secrets et l’habituelle étrangeté d’autrui. Gilles André et Pauline Arnoult s’étaient tout juste parlé deux ou trois fois; ils ne se connaissaient pour ainsi dire pas. Un excès d’élan dans leur maintien, une jubilation contenue mais sensible, une manière d’extravagance dans quelques gestes, la promptitude d’un regard qui se détourne, l’ampleur d’un mouvement, une atmosphère d’enivrement, débordait d’eux pour le dire. Ils se tenaient ensemble à l’orée du plaisir. Ils tremblaient au seuil de l’intimité. Ils étaient ensemble la proie d’un destin amoureux »…
Alice FERNEY
Dans la guerre
Editions Babel.
En 1914, Jules Chabredoux est appelé sous les drapeaux. Félicité se persuade comme tout le monde que l’absence sera brève mais l’attente sera longue et violente pour le couple landais. Dans le vacarme du front, Jules cherche dans le souvenir de sa famille la foi nécessaire pour ne pas céder au désespoir absolu. Dans la ferme qu’il a quitté, Félicité organise une vie sans lui. Entre les Landes et l’Est, il y a la séparation mais aussi le chien Prince qui traverse la France pour rejoindre son maître et les lettres de Jules et de Félicité, chant d’amour et d’innocence.
… « Face aux pleurs de son fils, et tout emplie des siens, Félicité se sentit perdue. Toute sa vaillance était envolée: elle était ensemble les mères et les fils apeurés, les enfants que l’on berce en vain pendant que le cortège des hommes s’éloigne et que le bonheur des familles est perdu. Elle ne savait plus faire, les bras lui en tombaient mais elle regarda son garçon. Comment lui imposer cette tristesse à son âge? Il avait droit à une mère entière: à des rires, à des farces, à des baisers. Le visage de l’enfant était écarlate, baigné de larmes, brillant dans l’ombre comme un fruit et piqueté par un regard bleu qui était, en neuf, celui de Jules. Félicité le couvrit de baisers rieurs et pensant à son mari, elle dit au petit garçon: fais confiance à Dieu, ton père reviendra »…
Peter STAMM
Verglas – D’étranges jardins
Editions Christian-Bourgeois. Traduit de l’allemand.
Drames de la vie quotidienne, désarroi, mal de vivre, difficulté d’aimer, d’être aimé, de communiquer … Des gens ordinaires deviennent exceptionnels sous le regard du narrateur qui traduit leurs souffrances en douceur, dans des petits gestes, des répliques désarmantes de dérision et de tendresse.
Erri DE LUCA
Une fois, un jour
Editions Verdier. Traduit de l’italien.
Un homme entré dans la soixantaine, se souvient de son enfance napolitaine. Evocation d’une ville, de la ruelle avec sa lumière, son choeur de cris, d’appels, de lamentations, de la nouvelle maison, la belle, des pleurs à la mort de Massimo, des dérèglements comme autant d’initiations: le bégaiement, les lapsus, un pas qui achoppe, des jouets qu’on brise. Et toujours, entre le monde et l’enfant, une vitre, les gestes tendres et lointains d’une mère.
… « Dans la nouvelle maison, je ne parvenais pas à étudier. Par la fenêtre je voyais passer toutes les couleurs. De la cuisine de la vieille maison je fixais le mur de tuf d’en face, en levant les yeux de mon livre d’école. C’était de la vieille pierre, aux trous d’écoulement envahis par de touffes d’herbe. Je savais où poser mon regard pour penser aux couleurs et les voir apparaître. Je fixais un point de ce mur, toujours le même, et de là s’étalait une tache bleue qui recouvrait tout. Je commençais par le bleu, couleur de l’encre que ma plume laissait sur le buvard, puis venaient les autres.
Dans la nouvelle maison, à la fenêtre, les couleurs étaient déjà toutes composées.
Je ne parvenais pas à étudier, je ne parvenais pas à imaginer »…
Olivier ROLIN
Port-Soudan
Editions Seuil, collection points.
Un marin, devenu directeur du port ensablé de Port-Soudan, apprend la mort en France, de A. l’un de ses anciens amis. Il va enquêter sur place pour comprendre et reconstituer, à partir de petits riens, des derniers mois de sa vie inadaptée au monde moderne.
… « Ce qui était honoré et prodigieusement, c’était l’argent. Lorsque j’avais quitté la France, il était encore bienséant de n’en avoir point -ou, en ayant par hasard, de le jeter à tous vents. J’étais stupéfait de voir que la réputation d’un homme, le rang qu’il occupait dans l’estime des autres étaient fonction des marques d’opulence qu’il pouvait prodiguer. Encore le plus plat conformisme fixait-il les règles et les bornes de cette ostentation: ce n’était pas l’extravagance qu’on désirait et louait, mais au contraire la ressemblance à des modèles de comportement, d’habillement, de divertissement, de culture, don l’incessant ressassement publicitaire hébétait les esprits. On était entré, à tous égards, avec précipitation et de tous les côtés à la fois dans l’âge du vulgaire »…
Caroline GIRARD
On a volé le Saint-esprit
Editions La Liseuse.
Petite fille bien élevée par ses grands-parents, elle grandit au milieu d’adultes compassés, étriqués, étouffants de bienséance et de désamour, qui se blanchissent l’âme à coup de bonnes oeuvres. Elle vit sur la pointe des pieds pour ne pas mettre de désordre dans un monde où tout a sa place sauf elle. Elle fait de ses questions, de ses tourments, de ses privations, de ses humiliations, des boulettes de pensées calées au fond de ses joues. Malgré les interdits, son corps s’épanouit et se libère de cette gangue de pudibonderie bourgeoise asphyxiante.
… « Le berceau à tête de cigogne où l’on se débarrassait de moi était tout ce qu’il y a de blanc et de brodé sous son grand voile amidonné qui cachait la lumière et les sons du dehors. Blancs étaient les langes ficelant les jambes, blanc le bonnet recollant les oreilles, blanc le lait de ma mère, blanche l’odeur de propre des bavoirs changés au moindre rejet, blanches les voix applaudissant à mes rots, j’étais bien née de l’immaculée. Bordée dans de beaux draps, brodée de veine »…
Marie-Sabine ROGER
Et tu te soumettras à la loi de ton père
Editions Thierry Magnier. Public à partir de 15 ans.
Elle a un père dont la religion ne sait se décliner qu’en interdits, un père qui ne l’éduque pas, il la dresse, qui ne l’élève pas, il la rabaisse, qui ne l’encourage pas, il lui parle devoirs, douleurs et privations. La foi, entre ses mains, devient “une arme de poing”. Elle a une mère qui parle de moins en moins, perdue dans des silences de douleur qui nouent le ventre. Elle grandit et ses questions grandissent avec elle et restent des énigmes. Quel est ce Dieu qui n’offre que l’enfer? Il lui fait peur, elle n’en veut pas , pas plus que des commandements du père autoritaire. Elle est avide de rire, de vivre que Dieu-le-père le veuille ou non.
…« Jamais tu ne m’expliques. Rien. Je m’interroge, je déduis, je fais des erreurs, j’improvise. Rien ne peut tarir mes avalanches de questions. Tu dis : prends garde aux paroles oiseuses. Des paroles oiseuses, c’est quoi ?
Dis-moi, c’est quoi ? Des paroles d’oiseau, c’est ça ? Qui gazouillent, battent des ailes ? Se perchent au bord de la fenêtre, frémissantes pour s’envoler ?
Je joue souvent à la princesse. Les princesses sont séduisantes, elles sont gaies, elles rient beaucoup. Elles ont des travers de femmes, bien sûr : elles sont futiles, étourdies, dépensières. Elles sont sottes. Elles parlent pour ne rien dire. Elles sont très oiseuses. Plus tard je le serai aussi, c’est décidé »…
Henning MANKELL
Le secret du feu
Editions Castor poche Flammarion. Traduit du suédois. Public à partir de 15 ans.
Sofia, jeune fille de douze ans, commence chacune de ses journées en fixant les jambes en plastique qu’elle porte depuis qu’elle a marché sur une mine antipersonnelle. Son enfance au Mozambique aurait pu être brisée, elle réussit pourtant à surmonter son handicap. Elle trouve des raisons de vivre, de rire, d’exorciser ses peurs, de s’engager avec les femmes de sa tribu pour défendre leurs champs, de réaliser toute la liste de souhaits qui occupent son esprit. Elle ne se laisse pas faire, n’accepte pas la défaite, indomptable et invincible.
… « Un matin, Sofia eut l’idée de courir sur le sentier en fermant les yeux. Elle proposa à sa sœur de faire ça à tour de rôle. Pour s’assurer que c’était vraiment possible, elle décida d’essayer d’abord elle-même. Elle fit ainsi quelques mètres, les yeux fermés. Maria la suivait de près. Ce n’était pas difficile. Elle essaya une dernière fois, avant de laisser Maria entrer dans le jeu.
Peut-être parce que la terre était humide, elle trébucha et fit quelques pas en dehors du sentier. Elle ouvrit les yeux et constata qu’elle s’était écartée du chemin. Maria était juste à côté d’elle. Son jeu était peut-être plus difficile qu’elle ne l’avait cru. Sofia sauta à cloche-pied sur la jambe gauche. Puis elle posa son pied droit pour revenir sur le sentier.
Alors la terre se déchira. Suivit un grand silence. Sofia avait l’impression d’être couchée dans une fourmilière. Elle essaya de crier, d’appeler Maria, d’appeler sa mère. Puis ce fut comme si elle tombait. Les fourmis rongeaient et dévoraient son corps. Elle sombra dans une obscurité sans fin »…
Daniel CONROD
Moi les animaux
Editions Gallimard.
Un enfant rêveur vit embusqué dans la chambre de sa mère malade. Violence, tendresse, révolte et désir se bousculent chez ce petit garçon fiévreux. Heureusement, il y a les animaux, les faux surgis d’on ne sait où, le chat, vrai celui-là, son confident.
… « J’avais demandé pour mon anniversaire une ferme avec des animaux. J’ai dit et répété ce que je voulais. Une ferme en bois et des animaux qui bougent autour. J’aurais dû l’écrire sur un papier. Pas de ferme en plastique, ni d’animaux en plastique, collés dans la cour de la ferme. L’anniversaire est arrivé, la ferme avec, transportée en cortège dans un paquet pas très gros. J’ai senti tout de suite qu’il y avait un problème. En secouant le paquet bien fort, je n’ai rien entendu bouger à l’intérieur. Si les animaux, les barrières et les fermiers ne cognaient pas contre le bois et le carton, ça voulait dire qu’ils étaient tous collés. J’ai ouvert le paquet. Evidemment qu’ils étaient collés et bien collés sur la cour d’une ferme en plastique rouge. Un fermier, deux vaches, un cheval, quatre poules, un canard, une barrière qui ne servait à rien puisque les animaux étaient collés. Pareil pour le fermier, je ne voyais pas à quoi il pouvait bien servir puisqu’il était collé lui aussi. Il était condamné à regarder brouter les animaux avec sa fourche plantée en l’air. C’était une fausse ferme »…
Laurent GAUDE
Sang négrier. Le colonel Barbaque
Editions Actes Sud.
Qu’il soit ancien commandant de navire coupable d’esclavage ou ancien soldat des tranchées, bouffé par la guerre, ils assument dans la proximité de la mort, leur vie passée.
… »Je suis un homme fatigué d’avoir tant tué. Je lève une main pour chasser une mouche venue me lécher les lèvres. J’ai encore la force de cela. Les mouches veulent me butiner. J’ai une haleine de fleur fanée. Comme j’ai maigri. Ma main ressemble à celle des cadavres d’Egypte. Ce n’est pas la main d’un homme de mon âge. On dirait un corps mangé par le scorbut. J’ai la main sèche d’un tueur. Oui, c’est cela qui m’a amaigri comme un vieux cheval: le sang que j’ai fait couler »…
Bohumil HRABAL
Moi qui ai servi le roi d’Angleterre
Editions Robert Laffont. Traduit du Tchèque.
L’irrésistible ascension puis la chute d’un jeune garçon de café obsédé par son rêve de devenir millionnaire. Animé d’une ambition à la mesure de ses complexes, amoral et sans conscience politique, il met à profit le malheur des autres pour se hisser socialement. Il fait l’apprentissage de la débrouillardise malhonnête, ne recule devant aucune opportunisme pour gravir les échelons de la fortune. Grandeur et décadence, ce destin s’écroulera après le coup d’état communiste, en 1948, où le héros se trouvera dans un camp pour millionnaires déchus!
Alona KIMHI
Suzanne la pleureuse
Editions Gallimard. Traduit de l’Hébreu.
Suzanne Rabin est une jeune femme névrosée, émotionnellement instable depuis la mort de son père. Elle n’arrive pas à quitter sa mère et leur petite vie dans la banlieue de Tel-Aviv. Sa vie est un territoire inoccupé. Elle est fragile, méfiante, inquiète: c’est l’état hébreu changé en corps féminin. Mais elle rencontre l’amour et fait l’apprentissage d’une nouvelle vie.
… » J’ai regardé les cheveux mouillés de l’invité et j’ai brusquement compris: il avait pris sa douche dans notre douche. Une sueur chaude et collante a suinté par tous les pores de mes mains. Notre petite douche avec ma boîte de serviettes hygiéniques, et le pire, ma culotte. celle que j’enlève avant de prendre ma douche et que maman dépose dans le panier à linge après avoir passé la serpillière. J’ai pensé aux cheveux qui restent parfois collés sur le savon, aux énormes soutiens-gorge de ma mère qui sont accrochés sur le porte-serviette, aux tubes de pommade contre les hémorroïdes, aux suppositoires de paraffine contre la constipation… La salle de bains s’offrait au regard de l’invité, lui livrait tout ce qui était intime et me rendait, vulnérable et sans protection devant ma laideur, ma nudité, mon haleine et mon humanité charnelle et nauséabonde »…
Philip ROTH
Portnoy et son complexe
Editions Gallimard.
Portnoy a un problème avec les femmes lié à son éducation entre une mère juive excessive, possessive, castratrice et un père terrifié par une constipation chronique qui bloque ses entrailles. Portnoy, prend conscience de sa sexualité avec excès. Adolescent, il se masturbe avec délectation. Adulte, il multiplie les conquêtes, incapable de se limiter à une seule compagne.