Ils en parlent
De Caroline Girard
Lettre de Philippe Claudel, le 23 juin 2003.
Le premier livre de Caroline Girard, La mort arc-en-ciel avait un titre qui reflète bien l’univers qui s’y développait : une sorte de rayonnement dont chaque pointe oriente vers un tragique de la plus belle eau. Pour qui a eu la chance de rencontrer ce roman, de parcourir sa pente où il m’a toujours semblé que la langue, sorte de rivière râpeuse, caillouteuse, bourrée à en faire déborder son lit, m’arrachait des sentes trop parcourues, trop usées, trop fades du roman à la française de ces dernières années, je crois qu’une certitude s’imposait avec force : Caroline Girard est un écrivain. Un vrai. Il y en a peu. À chaque rentrée, on veut nous faire croire le contraire. Je me souviens, même si les parentés ne veulent rien dire, avoir songé lorsque j’ai refermé le volume, à certaines oeuvres de Richard Millet, auteur que je place aujourd’hui bien au-dessus des autres. La prose superbe et effroyable de la Mort arc-en-ciel avait à voir avec celle des romans, noirs, diamants noirs, de Millet.
Lorsque j’ai eu la chance de lire à l’état de manuscrit le second livre de Caroline Girard, j’ai retrouvé ce que j’avais entendu dans le premier : la même voix, même si dans On a volé le saint-Esprit, elle a pris d’autres modulations, d’autres échos, d’autres phrasés. Le fameux tragique qui est pour moi l’essence même du roman, sa constitution obligatoire et profonde, innerve tout le livre. Le roman des familles est le roman des souffrances, des manies, des tics, des codes, des odeurs et des lumières. On ne quitte jamais l’étouffement de la sphère familiale, on s’y ennuie, on y dépérit, on s’y fait. Notre nature s’en marque pour toujours. C’est tout cela, à mon sens, que Caroline Girard a su saisir dans son deuxième roman, avec une qualité frappante d’observation et de rendu, sans esbroufe, sans tapage.
J’ai été bien triste de ne pouvoir l’aider à trouver éditeur. Cela m’a aussi conforté dans l’idée qu’aujourd’hui, il est plus facile de publier de piètres récits que des oeuvres véritables, des romans qui adoucissent, confortent et caressent le poil dans le bon sens, plutôt que ceux qui ouvrent au couteau nos peaux tranquilles et font apparaître au jour nos entrailles et nos hontes. Mais qu’importe, On a volé le Saint-Esprit existe aujourd’hui, car en plus de l’avoir écrit, Caroline Girard l’a fabriqué, et joliment il faut le dire. C’est une belle leçon. J’en serais incapable. Ne reste plus au lecteur qu’à s’en emparer. Je puis lui assurer qu’il ne sera pas déçu.
Des lectures publiques
Télérama, le 7 août 2002
Lettre d’Henry Bauchau, le 14 mai 2009
Des ateliers
Festival du Conte et de la légende, Stavelot 2010 (Belgique)
Chaque été, un stage pour adultes est proposé dans le cadre du Festival du Conte et de la Légende.
Cette année le sujet choisi était la « Lecture à haute voix » et c’est Caroline GIRARD, comédienne et fondatrice
de la Cie « La liseuse », qui en assurait la présentation. Le groupe était composé de personnes d’âges et de formations différentes: institutrices, future traductrice, étudiante, bibliothécaires, sage-femme, laborantine, comptable, etc.
Interview de Françoise THOORENS-BOILEAU (bibliothécaire) et Laurence SEVERI (étudiante à l’école normale primaire), stagiaires :
Comment votre séjour s’est-il déroulé ?
Françoise THOORENS-BOILEAU : L’ambiance a été excellente, dès le début. Nous avons travaillé ces trois jours sur un rythme soutenu, celui de Caroline !
Qu’avez-vous appris lors de ces journées ?
FTB : Qu’il ne suffit pas d’être correctement alphabétisé et d’aimer la littérature pour bien lire oralement, et que l’art de lire n’est pas celui de conter ou de mettre en scène. Rigueur, tout d’abord, et analyse : étant elle-même écrivain, Caroline Girard insiste sur la nécessité de repérer, lors du premier contact, la structure d’un texte, ses temps forts, ses intentions.
Vient ensuite une remise en question de nos apprentissages passés : les erreurs d’accentuation , par exemple, les brusques changements d’intonation, la recherche d’ « effets » ou la monotonie… Pour lire sans trébucher, il faut s’assurer d’un bon ancrage dans l’espace, apprendre à respirer, libérer de l’énergie à bon escient … et surtout oublier la ponctuation ou plutôt la mettre en retrait, passer de la phrase grammaticale à la phrase musicale : ce qui compte, c’est le sens, la tonalité et les rythmes.
Pour cet apprentissage, des textes très différents les uns des autres nous ont été proposés ; nous avons pu plancher ainsi sur pas mal de « cas de figure » et découvrir que les difficultés rencontrées par l’une permettait aux autres d’avancer, grâce à une écoute active et critique. Bref, trois journées passionnantes, que nous n’oublierons pas !
Comment as-tu vécu ce stage ?
Laurence SEVERI : L’apothéose du stage a été la lecture à haute voix par Caroline d’un passage de « L’Enfant Bleu » de Henri Bauchau., dans une des caves de l’Abbaye de Stavelot. Durant 45 minutes, dans cet endroit intimiste, assise derrière une petite table de bistrot, simplement armée de son livre et d’un verre d’eau, elle nous a offert un moment de grande émotion. Le public composé d’une centaine de personnes est resté muet devant cette artiste si captivante et passionnée. Au-delà de l’émotion, cela a été pour nous, stagiaires, l’occasion de voir une belle application des nombreux conseils prodigués par Caroline durant ces trois jours.


